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Comment démêler le vrai du faux ?

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Vous en connaissez forcément un ! Dans votre entourage, dans votre famille ou au bureau, il y a un toujours un comme ça. Et je dis bien un, car ce sont souvent des hommes. Avec l’âge et l’expérience de la vie qui en découle, vous avez appris à les reconnaître. Parfois vous vous êtes dit : Mais quel crétin ! Et en même temps… Quelle audace ! Comment font-ils pour affirmer de pareils mensonges avec autant d’aplomb, sans aucune vergogne, tout en sachant pertinemment que personne autour d’eux ne va les croire ? D’autres fois, vous vous dîtes, sont-ils conscients de ce travers. Leurs mensonges, à leurs yeux, sont-ils perçus comme des vérités ? Se pourrait-il qu’ils croient foncièrement à leurs propres aberrations ?

L’indulgence face à la pathologie ne dure jamais bien longtemps et l’exaspération reprend rapidement le pas. Plus ils exagèrent dans leur folle inventivité, plus vous avez envie de les tarter et de leur dire : « Mais bon sang arrête ! Quitte à mentir, essaye de trouver quelque chose de crédible mon vieux. Je ne te crois pas, ni moi ni les autres et personne ne te croira jamais, tu comprends ? Parce que tu vois, c’est trop gros. Qui goberait une énormité pareille, hein ? Si tu dois mentir, aies au moins la décence de le faire poliment. Soit subtil dans ton mensonge, enrobe-le avec une fine couche de vérité autour. »

Bien évidemment vous ne le faites pas. Parce que vous, vous êtes éduqués. Vous connaissez l’importance des paroles et les dommages qui peuvent survenir lorsqu’on raconte n’importe quoi à n’importe qui. Bon, vous d’accord. Vous êtes empathique, c’est un fait. Mais pourquoi personne ne leur dit jamais rien à ces gens-là ? Tout le monde ricane, tout le monde glousse et parle dans leurs dos, mais rarement quelqu’un ose confronter un mythomane avec ses propres mensonges. Et dans le même ordre d’idées, comment expliquer que ceux-là, pour la plupart, puissent même avoir une vie sociale tout à fait normale ? Ils travaillent, ils ont des amis, parfois des femmes et même des enfants. Comment expliquer que la mythomanie soit la psychose la plus facilement tolérée ? Pourquoi sont-ils finalement si bien intégrés dans l’espace public ? La réponse est sans appel : ils participent activement, et parfois, il faut bien le dire, avec brio, à cette interminable, inacceptable, longue et laborieuse lutte contre l’ennui.

A dire vrai, nous entretenons un rapport très ambigu avec les mythos. Pour autant qu’ils nous suffoquent avec leurs inepties, ils arrivent quand même à réussir cet exploit indépassable qui consiste à nous transporter, ne fut-ce que brièvement, en dehors du néant. Exaspérant et en même temps parfaitement indispensable, ils nous tirent, nous entraînent, et nous raccrochent à quelque chose qui tient de l’ordre de la narration et qui fait le sel de toute existence. Excluez par exemple le mythomaniaque du groupe des habitués du bar du coin et c’est la vie toute entière du village qui s’effondre. Ne reste plus que les vacances immondes du père dugenoux, le divorce atroce de madame untel, et les viles affaires de voisinage entre trouduc et bidule. Un plongeon abyssal dans le gouffre de l’acédie.

Eu égard à ce qui vient d’être énoncée, ils méritent bien qu’on leur donne une chance. Réhabilitons les mythomanes ! Car au fond, on leur doit beaucoup. Ecouter un mythomane, c’est comme regarder un film, ça vous réveille comme un verre d’eau jeté à travers la gueule, ça vous éblouit, ça vous divertit.

Voilà pourquoi, moi, personnellement, j’ai décidé de suivre avec dédication les méandres tortueux de ce menteur invétéré qui traîne ses savates de bureau en bureau pour raconter ses histoires à qui veut bien les entendre. J’ai nommé Gilles, mon collègue.
Avec le temps, Gilles avait fini par faire partie du mobilier administratif du troisième étage, une sorte d’armoire déglinguée par la vie mais toléré par inertie. Coincé entre deux services et sans prérogatives clairement définies, il occupait le poste de chargé de mission, un intitulé de fonction volontairement vague, suffisamment creux pour contenir tout et n’importe quoi, de ceux qui permettent de ne jamais expliquer précisément ce que l’on fait.

Personne, pour être franc, n’a jamais su comment Gilles en était arrivé là. D’aucuns avaient évoqué un coup de piston, un ami d’ami, un cousin éloigné d’un directeur aujourd’hui à la retraite. D’autres penchaient pour l’hypothèse du poste fictif, créé à la va-vite à une époque trouble, lors d’une fusion, d’une réorganisation ou d’un audit bâclé, et jamais supprimé par simple fatigue bureaucratique. La question revenait régulièrement dans les bruits de chiottes en tout genre : mais au fond, il fait quoi, Gilles ? On savait surtout ce qu’il ne faisait pas. Il ne rendait jamais de rapports, ou alors des documents si génériques qu’ils semblaient avoir été écrits pour n’importe quelle institution, à n’importe quelle époque. Il ne participait à aucune réunion, sauf celles auxquelles personne ne comprenait pourquoi il avait été convié. Il arrivait tôt sans que cela serve à quelque chose, repartait tard sans que rien ne semble en avoir résulté. On le voyait errer dans les couloirs, une chemise cartonnée sous le bras, comme s’il transportait en permanence un dossier crucial qu’il ne fallait surtout pas ouvrir. Son flou statutaire et son utilité douteuse ne l’empêchait pas d’avoir certains talents reconnus de tous. En particulier, tout le monde s’accordait à dire qu’il maîtrisait parfaitement l’art de la conversation. Oscillant entre l’écoute active et les questions ouvertes, il maniait avec une habilité époustouflante les contrastes, les changements de tons, de registre, toujours sur un fil tendu entre la légèreté et la profondeur, la drôlerie et le conceptuel, l’empathie et l’obsession narcissique.

Gilles c’était la parole, le Verbe, l’homme mis au placard qui meuble les silences. Gilles évoquait, Gilles commentait et occupait l’espace sonore avec une aisance déconcertante. Entrant dans les bureaux sans jamais frapper, il lançait une vacherie au coin de la porte, une anecdote grivoise sur des supposées romances avec telle ou telle top modèle dans tel ou tel pays. Il avait cette faculté rare qu’on les fumistes de donner l’impression qu’il était indispensable. Sa présence se signaler avant même qu’on ne le voie débarquer, par une voix railleuse déjà lancée au bout du couloir dans une phrase entamée ailleurs, dans un autre bureau, adressée à tout le monde et à personne à la fois.

Avec une gouaille pas possible et sans ambages, il racontait ses vicissitudes du week-end, ses vagabondages dans des lieux de perdition, ses grivoiseries trépidantes avec des mannequins russes, ses rixes improvisées sur les quais brumeux avant qu’il ne finisse dans le coffre d’une bagnole, séquestré par des estoniens nerveux. Ses récits pétris d’incohérences s’emboîtaient souvent mal, se contredisaient parfois d’un étage à l’autre et faisaient systématiquement lever les yeux au ciel de certains collègues qui n’adhéraient pas au concept tandis que d’autres – dont je fais évidemment parti – s’en délectaient avec gourmandise. C’est une des spécificités du mythomane : il polarise, il divise en deux clans ; ceux qui s’en amuse et ceux qui les méprises.

Peu importe les réactions qu’il pouvait susciter, Gilles lui restait impassible, flegmatique, ne rigolait jamais à ses propres élucubrations et ménager ses effets comiques jusqu’à ce que d’un coup d’un seul, la tension retombe, comme un crêpe. A ce moment-là le public savait que le numéro était fini. Et Gilles de conclure par sa ritournelle mystérieuse, son leitmotiv habituel : « Bref, je peux pas vous en dire plus ».

À force de l’entendre raconter des histoires, pourtant, quelque chose finissait par émerger de ce magma de fanfaronnades et d’exagérations. Un fil discursif ténu, presque imperceptible, mais obstiné. Car si les détails changeaient, si les villes se substituaient les unes aux autres au gré de ses humeurs et de son auditoire, certains décors, eux, revenaient toujours. Les mêmes hôtels trop chers pour être honnêtes. Les mêmes bouge dégueulasses à l’éclairage douteux, fréquentés par des infréquentables taiseux qui vous assassinent du regard. Les mêmes arrière-salles moquettées où les volutes de la fumée des cigarettes s’entremêlent pour mieux dissimuler des visages scarifiés.

Gilles évoquait souvent des soirées mondaines de l’ombre. Des réceptions où se croisaient des putes fatiguées, des hommes d’affaires impotents, et des flics véreux. Il évoquait la brigade mondaine et le milieu carcéral comme d’autres parlent de leurs anciens boulots, avec une familiarité suspecte, émaillée de sobriquets inimaginables, d’allusions et de sous-entendus qu’il ne prenait jamais la peine d’expliciter. Le stupre, chez lui, n’était jamais gratuit : il avait quelque chose de fonctionnel, presque méthodique, comme un passage obligé pour accéder à autre chose. Une idiosyncrasie qui le distinguait des autres menteurs ? Gilles, ne se plaçait jamais complètement au centre de l’action. Pas tout à fait héros ni vraiment victime. Toujours en périphérie. Présent, mais légèrement en retrait, Gilles était le Hermès des bas-fonds. Celui qui observe, qui transmet, qui magouille, qui « arrange ». Celui qui se trouvait là parce qu’il fallait bien quelqu’un pour y être. Ses récits parlaient peu de gloire et beaucoup de contraintes. Des pneus qui crissent, un retard, des mauvaises décisions prises par d’autres. Des situations qu’il avait fallu « désamorcer fissa en restant sous les radars ».

À bien y réfléchir, ses histoires n’étaient pas tant des exploits que des comptes rendus déguisés. Des procès-verbaux travestis en épopées glauques. Et toujours, cette même impression persistante qu’il ne racontait jamais n’importe quoi à n’importe qui. Qu’il adaptait son niveau de détail, son degré de saleté, comme s’il évaluait en permanence ce qui pouvait être entendu sans prise de risque. Alors bien sûr, ceux qui restaient à la machine à café pour écouter ces frasques continuer de rire de bon cœur. De classer Gilles dans la catégorie rassurante des mythomanes inoffensifs. Même si certains d’entre nous avaient remarqué que ses mensonges empruntaient souvent les mêmes chemins. Et que, dans cette cartographie cafardeuse, des caves à poker, des entrepôts désaffectés, des ruelles sans issue, Gilles semblait se mouvoir avec une inquiétante aisance. Inquiétant ou pas, pour ma part, je me prêtais volontiers au jeu. J’écoutais Gilles comme on écoute un feuilleton radiophonique un peu cradingue, avec un plaisir coupable et une attention feinte. Je relançais même parfois, par pure malice, en forçant le trait : « Et là, j’imagine, poursuite en bagnole ? » ou « Laisse-moi deviner, une fausse identité, non ? ». Gilles ne relevait jamais l’ironie. Il se contentait d’acquiescer d’un vague mouvement de tête, comme si la question était mal posée, ou simplement à côté de la plaque. À la pause de midi, je rapportais ensuite ses aventures aux collègues avec un enthousiasme goguenard. Gilles, pour moi, était un divertissement. Un protagoniste d’un roman noir mal écrit qui me permettait de me fendre la poire entre deux contrats. Et quand il me regardait avec cet air neutre, presque las, j’y voyais la fatigue d’un homme prisonnier de sa propre mythologie.

Avec le temps, je me suis rendu compte qu’au-delà du sarcasme, je ne lui posais jamais de questions véritablement pertinentes. Seulement des perches, des hameçons destinés à le faire replonger dans sa mare aux chimères. Gilles les saisissait toujours sans empressement, parfois même à contresens, comme s’il refusait obstinément de jouer le rôle que je lui assignais. Il corrigeait peu, précisait rarement, laissait volontairement des trous béants là où un affabulateur ordinaire se serait empressé de broder. Quand je l’interrompais pour souligner une incohérence — une date qui ne collait pas, un nom de ville déplacé de plusieurs centaines de kilomètres — il hochait la tête, concédait l’erreur d’un simple « plausible », puis poursuivait ailleurs, sans chercher à rattraper quoi que ce soit. Gilles devait faire partie de cette catégorie des menteurs paresseux, pensais-je, un improvisateur qui se fie à la complaisance de son public. Un jour pourtant, je décidai de pousser l’expérience sociale un peu plus loin. Non par curiosité malsaine, mais par goût du jeu, par esprit de méthode aussi. Puisque Gilles mentait avec une telle constance, une telle assiduité, autant l’accompagner jusqu’au bout, juste pour voir jusqu’où il était capable d’aller. J’abandonnai les moqueries trop visibles, les sourires en coin, et me mis à l’écouter avec une certaine pondération. Je cessai de feuilleter distraitement des dossiers pendant qu’il parlait, je tirai une chaise, je le laissai dérouler ses récits sans l’interrompre. Mentalement, je notais les noms, les lieux, les horaires improbables, simplement pour mesurer l’ampleur de la cathédrale mensongère qu’il était en train de bâtir, pour vérifier sa cohérence interne, sa tenue dans le temps. Il me semblait qu’un bon mythomane se reconnaît à la solidité de son architecture, à sa capacité à faire tenir debout, semaine après semaine, des édifices entiers sortis de nulle part. Et Gilles, il fallait bien l’admettre, avait de la suite dans les idées. Parmi toutes ces histoires, celles de de la frontière polonaise faisait indéniablement partie de mes histoires préférées et il me la racontait à l’envie chaque fois que je le branchais dessus. Une histoire en pleine air au beau milieu d’un hiver trop rude, où il était question d’une route secondaire, mal entretenue, qui serpentait entre deux postes de douane désaffectés, d’un café ouvert à toute heure où le patron faisait semblant de ne comprendre aucune langue. Je l’écoutais avec une attention nouvelle, me surprenant à lui demander des précisions, à revenir sur quelques détails laissés en suspens. « Mais toi, tu faisais quoi, là-bas, exactement ? » Il haussait les épaules. « J’attendais. ». Du Gilles tout craché. J’insistais. Attendre qui, attendre quoi ? Il disait avoir passé deux jours à poiroter dans une bagnole de location, moteur éteint, à observer les allées et venues de camions frigorifiques. Pas de flingues, pas de cavale. « Mais pour quoi faire ? » je demandais, sincèrement amusé. « Je comptais », répondait-il simplement. Les plaques des cametards, les horaires, les variations infimes dans les trajectoires. Il évoquait des gestes convenus, des signaux trop discrets pour être vus par hasard, des changements de plan décidés à la dernière minute par des gens dont l’identité restait vague. Je le relançais, enthousiaste, presque complice, soulignant les invraisemblances, pointant l’inutilité apparente de sa présence. Il acquiesçait, rectifiait à peine le tir, concluait que, de toute façon, « ça n’avait pas marché comme prévu ». A chaque nouvelle représentation, je sortais de cette conversation ravi, convaincu d’avoir assisté à l’un de ses meilleurs numéros : une aventure suffisamment concrète pour faire illusion, suffisamment terne pour paraître crédible, et surtout parfaitement inutile — la signature même, pensais-je, d’un mythomane appliqué.

Dans la foulée de cette histoire de surveillance bancale, toujours en Pologne, Gilles enchaînait généralement avec le fameux épisode de la fusillade. Le clou du spectacle ! Il le racontait sans un rire et surtout sans emphase particulière, comme on évoque un incident logistique un peu fâcheux, mais s’autorisait cette fois-ci quelques effets sonores : « Ta ta ta ta ta… Et puis d’un coup d’un seul… Plus un bruit. Le calme, le silence total ». Pour mon plus grand plaisir, Gilles imitait à merveille le claquement sec et saccadé des mitraillettes tout en mimant le geste avec les bras tendus et les yeux plissés. A ce stade, quelques gouttelettes de sueur commençaient à perler sur son front, puis il s’interrompait brusquement, surpris par sa propre prestation et reprenait son sérieux comme si de rien n’était avant de poursuivre son récit.

L’as des as ! Il avait juste eu le temps de se calter derrière un muret ou peut-être une benne à ordure, il hésitait souvent sur ce point, ce qui m’amusait beaucoup. Des éclats de béton, une vitre qui explose, quelqu’un qui crie dans une langue qu’il ne comprenait pas. Je l’interrompais, ravi : combien de tireurs ? quelle arme ? Il haussait les épaules, une nouvelle fois. « Franchement, j’ai pas fait gaffe. » Toujours cette même manière de désamorcer et de dénigrer toute forme d’héroïsme, de refuser le spectaculaire là où en bon public, on s’attend forcément au climax. Mais pour Gilles, cette fusillade n'était qu’une contrariété secondaire, rien de bien important. Il concluait simplement en disant que l’affaire avait été « pliée rapidement », que ça avait surtout généré un conte-temps pour la suite des opérations, et que, pour lui, ça s’était terminé avec une chemise foutue et une belle frayeur.

Le feuilleton était relancé mais comme toujours à ce moment-là, le générique tombait. La parenthèse fantasque se clôturait d’elle-même. Quelqu’un passait la tête dans l’embrasure d’une porte pour réclamer une signature, le téléphone du service se mettait à sonner sans conviction, une photocopieuse toussotait dans le fond du couloir. La Pologne, les mitraillettes et les camions frigorifiques se diluaient aussitôt dans l’odeur tiède du café réchauffé et le froissement des dossiers cartonnés. Gilles jetait un œil à sa montre, réajustait sa cravate, ramassait sa chemise sous le bras comme si rien d’exceptionnel ne venait d’être évoqué. Il lançait encore une banalité d’usage : « Bon, les petits gars, c’est pas que je m’ennuie avec vous, mais faut que j’y aille… Vous avez croisé Valérie ? Faut que je l’évite à tout prix celle-là ! » puis il disparaissait déjà dans un autre bureau, laissant derrière lui une traînée de mots et quelques gloussements satisfaits. L’intrigue reprendrait plus tard. Ici, maintenant, il ne restait plus qu’à retourner à nos ordinateurs minables, à nos parapheurs grinçants, à cette réalité, hautement plus crédible mais aussi tellement plus terne et emmerdante.

Sans relief, la vie administrative finit toujours par reprendre ses droits. Des rapports d’activité, des réunions, des fax. Les journées qui s’empilent les unes sur les autres, identiques à elles-mêmes, ponctuées par le cliquetis obstiné des claviers, les bips intermittents des photocopieurs dont les bacs à papier sont vides et le ballet absurde des feuilles à signer qui circulent de bureau en bureau sans que personne ne sache vraiment d’où ils venaient ni où ils allaient. On passait plus de temps à déplacer des dossiers qu’à les lire, à assister à des réunions stériles, à attendre des appels qui ne venaient pas ou à en passer pour la forme, pour ajouter du vide au néant. Les dents et les murs étaient jaunis par la cigarette, les couloirs sentaient le café froid, et chaque décision semblait n’être que le report scrupuleux d’une décision précédente qu’il fallait faire semblant de renouveler. Le temps ne s’écoulait plus, il se recyclait. Lessivé à la fin de la semaine, on avait la sensation très nette d’avoir été occupé en permanence sans jamais avoir été utile à quoi que ce soit. La neurasthénie bureautique était à son comble.

Et pourtant dans l’entrefaite, les histoires de Gilles continuaient de circuler, réinventées à la machine à café, rabotées par l’habitude, coincées entre une panne de photocopieuse et une note de service mal comprise. Gilles connaissant ma prédilection pour l’histoire polonaise, la faisait revenir à intervalle régulier sur le tapis — la frontière, le café désertique ouvert toute la nuit, le muret ou la benne à ordure — des variantes minimes, toujours à la marge, comme si le récit s’ajustait de lui-même à l’usure du temps. Et puis un jour — alors qu’on était tous les deux prêts à s’enquiller le dernier café de la journée — la mécanique mensongère s’est enrayée brutalement. Rien de grandiloquant. Une pause de trop. Un silence qui dure. Gilles s’est interrompu, a regardé autour de lui comme pour vérifier que personne n’arrivait dans la salle de pause, puis, sans un mot, a déboutonné le haut de sa chemise. Juste assez pour laisser apparaître, dans le creux de l’épaule, une cicatrice nette, ancienne, parfaitement circulaire. Pas une estafilade. Pas une trace vague. Quelque chose de propre, net et sans bavure, irréfutablement organique. « Ça, c’était en Pologne », a-t-il dit simplement, en reboutonnant déjà, comme on referme un dossier. Je n’ai rien répondu. Je n’ai pas ri. Je n’ai pas posé de question et je suis retourné stupéfait à mes affaires en buvant mon café.

J’avais passé des années à recueillir les mensonges de Gilles comme on ramasse des coquillages — pour éviter le blues du lundi, le cafard du mercredi et la monotonie du vendredi. Ce soir-là, j’en ai brisé un et j’ai trouvé, à l’intérieur, ce qui pourrait s’apparenter à une part infime de la vérité. À partir de ce moment-là, tout était possible. Et putain que c’était bon.

jeudi 22 mai 1997