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Comment rabibocher des jumeaux ?

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  • Avant, au moins, les choses étaient simples. C’était authentique, clair, limpide. Les gens se posaient moins de questions et ça fonctionnait, c’est tout.
  • Moi je te dis que les gens, comme tu dis, ils étaient juste moins conscients. Mais les problèmes, ils étaient déjà là. C’est juste qu’on en faisait moins cas, la voilà la différence.
  • Tu refuses de voir que tout s’est compliqué. Comme d’habitude, t’es dans le déni.
  • Non Monsieur ! Je refuse de croire que la complication est une dégradation, c’est pas la même chose…
  • Ah bah je vois qu’on a le sens de la formule, mais ça ne fait que confirmer ce que je dis depuis le début. Tout est devenu plus flou, point barre.
  • C’est toi qu’est pas net mon pote. T’es un réactionnaire. Tu vis dans un passé révolu et tu n’arrives pas à accepter le changement. C’est ça dans le fond ton problème.
  • Et moi je te dis que c’est ton progressisme à la noix qui t’empêche de comprendre que ce qu’on est en train de vivre là, que tu le veuilles ou non, c’est une perte.
  • Une perte de quoi ?
  • De valeurs.
  • Ah bah voilà, je l’attendais celle-là. Les valeurs. Ah ce qu’y faut pas entendre, je te jure. Mais attends, mais de quelles valeurs tu parles ?
  • Les valeurs, c’est tout !
  • Ah bah c’est élaboré tiens ! Bravo, j’applaudis à quatre mains, quel raisonnement, quelle éloquence ! Superbe !
  • La valeur des gens, je te dis.
  • Mais de quoi tu parles ? Quelle valeur, quels gens ? Ça ne veut rien dire ce que tu dis racontes mon pauv’ vieux.
  • Les gens savaient ce qu’ils valaient, contrairement à aujourd’hui. Et toi, tu vois bah, t’en es le parfait exemple. Mais vas-y continue, je t’en prie. Ta bêtise ne fait qu’illustrer mes propos.
  • Alors si on comprend bien ton raisonnement, avant les gens savaient ce qu’ils valaient ? Et par quel miracle, peut-on savoir ? Par l’intuition collective peut-être ?
  • Par évidence.
  • Ah oui, l’évidence… Magnifique concept, hautement scientifique, on est chez Newton là. “Je sens donc je sais”. Non écoute, t’es bien gentil pépère, mais ça tient pas debout ton truc.
  • Parce que toi tu tiens debout peut-être. T’en es à ton huitième godet, tu chancelles depuis une heure un quart et comme d’habitude quand t’en as un coup dans le pif, tu grossis le trait, tu gonfles, tu caricatures… -Non mon petit bonhomme, je reformule, nuance. C’est pas tout à fait pareil… Et donc alors selon toi avant les gens connaissaient leur valeur par évidence. Bon très bien…. Eh bien excuse-moi d’être rationnel et de préférer un monde où « bizarrement », il faut des diplômes, des entretiens, des compétences.
  • Mais rentre chez toi avec tes diplômes en carton. Ça vaut pas un clou tout ça. Avant, chacun était à sa place et y avait moins de confusion, reconnaît le.
  • Ah d’accord, je vois le genre. Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées. Donc en gros pas de mobilité sociale, pas de choix, et puis tout le monde ferme sa gueule. Ah il est beau ton âge d’or. Tu sais comment j’appelle ça moi. De la dictature !
  • De la dictature !?
  • Parfaitement oui, de la dictature !
  • Eh bah voilà, c’est toujours pareil avec toi… On peut pas débattre sans que tu donnes systématiquement dans l’amalgame. C’est toujours la même rengaine.
  • Excuse-moi d’essayer de me mettre au niveau. C’est toi qui simplifies tout à outrance avec ton passé glorieux où tout était rose. Mais réveille-toi bon sang !
  • Écoute, ça sert à rien de discuter. Tu refuses d’admettre que tout est devenu instable. Parti de là, on ne peut pas échanger.
  • Et toi tu refuses d’admettre que “stable” ne veut pas dire “meilleur”. Regard le tabouret là à côté, bon bah, il est pété, et il a l’air stable comme ça… Et pourtant personne ne veut s’asseoir dessus.
  • Euh là je crois qu’on va s’arrêter là parce qu’on atteint des sommets. Ma parole, t’es particulièrement à côté de la plaque ce soir. D’ordinaire c’est jamais bien brillant, mais là chapeau l’artiste.
  • C’est toi qu’est carrément à côté de tes pompes et je vais même t’expliquer pourquoi. Tu confonds confort de lecture du passé et qualité réelle du passé. C’est pas la même catégorie. Mais est-ce que seulement tes deux neurones qui se battent en duel sont capables de faire le distingo ?
  • Donc, pour toi, si je résume, tout est mieux aujourd’hui ?
  • Mais bordel, c’est pas possible, hein. T’es con ou t’es con ? Je dis simplement que prétendre que “tout était mieux avant” c’est de la paresse intellectuelle déguisée en nostalgie. Ni plus ni moins.
  • Et fermer les yeux sur tout ce qui cloche t’appelles ça de la lucidité peut-être ?
  • J’appelle ça éviter les phrases bidon du type “les valeurs se perdent” sans jamais dire lesquelles.
  • Le mieux tu sais quoi, c’est qu’on s’arrête ici, parce que là, on tourne en rond, et y a quoi à part la connerie pour insister autant ?
  • Ah oui c’est sûr, ça vaudra mieux effectivement. De toute façon, débattre avec toi, c’est comme essayer de traire une vache avec une passoire, ça n’a aucun sens !

Brusquement les deux têtes rondes – parfaitement identiques - se sont retournées vers moi dans un même mouvement. Leurs visages hagards me fixaient avec insistance, l’air de dire, mon petit pote, c’est à toi de trancher maintenant. Sauf que moi, je ne savais plus quoi penser. J’avais picolé pas mal aussi et les deux zigotos avaient fini par me retourner le cerveau. D’un côté, le premier, avait pas tout à fait tort. Faut dire ce qui est, il y a quand mal de choses qui tournent pas rond dans ce monde de merde et on a parfois l’impression que les gens sont devenus dingos. De l’autre côté, le second marquait un point en disant qu’avant, bon bah, ça avait pas l’air très folichon non plus. Peut-être que dans le fond, tout ça, c’est cyclique ? Ou bien peut-être qu’on a juste eu le droit pendant une brève période, à une petite accalmie, un petit interstice sympathique où tout allait bien. À vrai dire je n’en savais plus trop rien. J’étais bourré comme un coin et tout se mélangeait dans ma tête farcie. Pourtant, il fallait que je maintienne l’honneur sauve, que je trouve rapidement un moyen de briller devant ces deux-là, pour leur montrer que moi aussi, j’avais réfléchi au sujet et que moi aussi, j’avais des choses importantes à dire ! Alors j’ai fermé les yeux comme pour réfléchir un peu plus, et puis d’un trait, je me suis enquillé le petit verre de blanc qui était posé devant moi sur le comptoir. Quand j’ai réouvert les yeux, les deux types n’étaient plus là. J’étais seul au comptoir. Je suis resté un moment, planté, à fixer le vide. Puis j’ai lancé au patron, qui rangeait des tabourets au fond du bar : — Ils sont partis, les jumeaux ? Il m’a regardé, las. — Les jumeaux ? Un silence a envahi le bar avant que le patron ne reprenne. — Allez. Rentre chez toi, mon vieux. Je ferme.

mercredi 18 juin 1997