Comment aimer à la folie ?

Le mot désir vient du latin desiderae. La racine sidarea se retrouve dans de nombreux mots comme sidération ou intersidéral et signifie donc l’étoile. Elle est précédée du préfixe privatif « de ». Autrement dit étymologiquement, le désir, c’est l’absence de l’étoile. Le désir, c’est donc toujours un manque. C’est la raison pour laquelle les jolies femmes, en général ne sont jamais vraiment des bons coups. Habituées qu’elles sont à obtenir tout ce qu’elles veulent, elles ne savent pas véritablement ce qu’est le désir.
Ce n’était pas le cas d’Apolline, une étoile lumineuse aux fines branches, qui avait le privilège d’être tout à fait charmante et en même temps d’être parfaitement explosive au plumard. Apolline était une femme incandescente, une bombe basque capable de tout faire péter en moins de cinq minutes. Je le savais pertinent puisque j’entendais Appoline, ma coloc, gueuler puis glousser langoureusement tous les soirs après s’être envoyée en l’air avec Alphonse, mon autre coloc.
Sauf que depuis quelques mois, entre eux, ça n’allait plus trop. Ils s’insultaient en permanence et ne parvenaient plus à s’entendre comme avant. C’était à cause de l’herbe. Le corps de déesse d’Apolline en fumait des quantités astronomiques depuis ses vingt ans. Elle faisait partie de ces personnes qui semblent intolérantes au cannabis et qui pourtant en ont déjà fumé beaucoup trop. Avec le temps, elle avait fini par devenir un chouïa parano. Quand elle se baladait dans la rue, elle était persuadée qu’on la suivait. Partout où elle allait, elle voyait des signes, des chiffres qui se répètent sur les plaques d’immatriculation, des heures miroirs qui clignotent bizarrement sous les panneaux de la pharmacie. Cette schizophrénie latente avait lassé Alphonse qui avait fini par la larguer. Les rapports entre eux évidemment étaient devenus si froids qu’Alphonse s’était barré, Apolline était restée dans la coloc et moi avec.
Pour tourner la page, Apolline s’était mise à enchaîner les mecs qui la collaient comme autant de pensements sans jamais parvenir à remplacer l’irremplaçable Alphonse. De mon côté, je dormais avec ma main droite, quelques fois en pensant à elle qui n’avait probablement jamais pensé à moi.
Comme Alphonse, et comme beaucoup d’autres, moi aussi j’étais tombé un peu amoureux de cette fille complètement libre et parfaitement folle. Mon affection envers elle me poussait à jouer les grands frères ou les thérapeutes. J’essayais de la raisonner parfois, de la consoler souvent. En vain. Elle pleurait, fumait des spliffs à s’en époumoner, et se faisait sauter tous les soirs par un nouveau lascar. Si elle continuait sur ce rythme, dans un ou deux ans, il n’y aurait bientôt plus que le train qui ne sera pas passé dessus. Elle se sera faite fourrer par des centaines de kilomètres de queues, elle perdra à tout jamais sa naïveté et la possibilité d’aimer sainement. Puis elle vieillira comme tout le monde et pourrira comme une fleur marcescible. Avec le temps, sa lubricité sera châtiée par une laideur grandissante qui finira par effacer peu à peu sa beauté d’antan qui ne sera plus qu’un vieux souvenir conservé dans un recoin de ma mémoire et sur quelques polaroids laissés dans une étagère poussiéreuse.
Un jour, alors que je rentrais à l’appart pendant la pause de midi, je trouvais sur la table une liasse de biffetons. Que des grosses coupures. S’en suivit une engueulade magistrale au cours de laquelle Apolline m’expliquait qu’elle s’était mise à tapiner. Au début pour le frisson, et maintenant par habitude et surtout pour payer sa consommation grandissante de beuh. Et de toute évidence, les affaires marchaient du feu de Dieu. Un seul e à la fin d’Apolline ne suffirait jamais pour décrire toute sa féminité ravageuse et son schizo-charme qui la rendait paradoxalement de plus en plus attirante. Apolline jouait avec le contraste avec la plus haute habilité. Les mecs avaient l’impression d’être avec une pute, une violoniste, une prof d’anglais, une circassienne, une infirmière et en même temps une esthéticienne. Elle condensait entre ses seins toutes les facettes de la féminitude. Tous les gars tombaient par terre, revenaient en rampant comme des aptères et continuait à raquer pour avoir le privilège de réaliser le fantasme masculin ultime : s’endormir avec une femme et se réveiller le lendemain à côté d’une autre.
Qu’elle aille se faire baiser autant qui elle le voulait, encore, je pouvais l’accepter, mais transformer l’appart en maison de passe, c’était devenu trop craignos pour moi aussi. Comme ce bon Alphonse, il était temps que je me casse. Je réunissais mes affaires en pagaille pour les mettre dans mon sac à dos. Il était minuit environ, quand Apolline toqua à la porte, en sous-vêtements aguichants et du mascara qui coulait sur son visage.
On s’est assis au bord du lit et on a commencé à discuter. À nouveau, elle me racontait sa vie, ses chagrins, la weed, pourquoi et comment elle en était arrivée là. Elle se dégoûtait, se scarifiait, s’en voulait de n’avoir pas su, de n’avoir pas pu. Moi, je retrouvais cette fille comme je l’avais connu au début, sensible, drôle et terriblement perspicace. Celle dont les garçons tombent si facilement amoureux.
Ces derniers temps, Apolline avait dévoilé son entrejambe à tout un tas de mecs, mais ce soir elle me laissait entrevoir ce qu’aucun autre n’avait pu contempler : une partie de son âme qui était restée bien plus pudique son corps. Les moindres pensées exhibées, le strip-tease lent et sensuel de sa conscience. Je reluquais ses blessures, je la touchais avec mes mots, je pénétrais ses secrets les plus intimes.
Apolline, s’est rapprochée de moi, m’a regardé dans les yeux et a commencé à m’avouer ce qui, à ce moment-là, pour l’une de ses multiples personnalités, devait être la vérité : tout ça, elle l’avait fait pour moi, à cause de moi, pour me rendre fou, fou amoureux d’elle, car dans le fond, c’était moi qu’elle avait toujours voulu depuis le début. Alphonse, les autres mecs, le tapin, tout ça, c’était du vent. Elle n’avait eu d’yeux que pour moi et comme elle avait cru que ce n’était pas réciproque, elle avait pris son amour, elle l’avait divisé en petits morceaux et elle avait commencé à le distribuer un peu partout.
Tout ça simplement pour que je réagisse, que j’enrage, que je fasse quelque chose, que je tente un truc, n’importe quoi. Que j’hurle, que j’appelle les flics, que je la gifle, que je l’embrasse. Une réaction, un effondrement de ma part, mon masque qui tombe, comme pour lui dire explicitement et le plus sincèrement du monde que moi aussi, pendant tout ce temps, j’avais eu des sentiments pour elle.
L’histoire d’une romance, c’est comme ça. C’est toujours un peu fou. On y croit plus et puis un jour, on est surpris. On se prend à rêvasser. Une idylle timide qui se remet à briller sous les mégots entassés au fond du cendrier. On se retrouve comme un collégien transi, qui n’a toujours pas compris que l’être aimé est comme moi, comme tous les autres, faillible.
Pris d’effroi, je me suis reculé. À cet instant précis, je n’éprouvais plus rien pour elle. Je comprenais maintenant la mécanique implacable du désir, de l’absence de l’étoile. Je ne pouvais être amoureux que de femmes qui me rejettent avec ardeur. D’ailleurs, j’avais moi-même participer à la destruction partiellement volontaire de toutes mes histoires d'amour. Je m’étais auto-frustré au maximum, pour laisser le désir intact, pur, immaculé, un peu comme un paysage de neige qu'on ne viendrait pas cradosser avec des godasses fangeuses. En laissant assez de virtualité, en laissant les choses en toujours puissance, j’avais pu ainsi rester amoureux, toujours, comme au premier jour, follement.
Apolline s’est à nouveau rapprochée de moi, à coller ses lèvres roses sur les miennes et à commencer à me déshabiller. Je l’ai retenue. Il ne fallait absolument pas que nous nous déshabillions tout de suite, il nous restait encore de quoi insinuer, de quoi suggérer, de quoi simplement flirter.
mardi 20 juillet 1993